« Ecartelé: au I et IV d’or à l’étoile de seize rais de gueules (qui est Beuil);au II et III fuselé d’argent et de gueules (qui est Grimaldi) »
Devise: « Dur à sçavoir »


Le 20 juin 1420, Amédée VIII, duc de Savoie, qui était venu demander au soleil de Nice l’amélioration de sa santé mit fin à la discorde qui divisait depuis de longues années les RIQUIER d’EZE et les GRIMALDI de BEUIL au sujet du fief de LEVENS.

La sentence d’Amédée investit Jean Grimaldi de la seigneurie de LEVENS, moyennant une indemnité de 3000 florins d’or accordée en compensation à la famille RIQUIER.

Voilà comment le château de LEVENS, forteresse grandiose, après avoir appartenu aux moines de St PONS et aux RIQUIER d’EZE, devint la possession du puissant GRIMALDI de BEUIL, déjà maître de presque tout l’arrondissement de PUGET-THENIERS.

Les Levençois se serait passés volontiers d’un tel maître qui avait arraché le comté de Nice à la Provence.

Volontiers ils auraient voulu dépendre d’un seul pouvoir central et gérer eux-mêmes les affaires de leur pays à l’exemple d’UTELLE, son heureuse voisine qui, elle, ne connut plus de seigneur depuis son affranchissement par la « bonne reine Jeanne d’Anjou ».

Ainsi le peuple du comté de Nice, reconnaissant, appelait cette reine Jeanne dont la vie agitée fut un mélange d’atrocités et de bienfaits.

Le fier baron ne fit que de courts séjours au château de LEVENS, empêché par ses multiples occupations et ses nombreuses relations.

Son fils Pierre y célébra ses noces, en 1442, par des fêtes magnifiques qui attirèrent au pays presque toute la noblesse niçoise.

LEVENS fut jusqu’alors un fief du vaste domaine de BEUIL.

Mais avant de mourir, Pierre le donna en apanage à son second fils Louis, en même temps que les fiefs de RAIMPLAS et de TOURETTE REVEST, excellent rempart de défense et de concentration.

Louis Grimaldi est donc le chef de la tige des GRIMALDI de LEVENS,http://jean.gallian.free.fr/Grimaldi/Images/P8.pdf issue des GRIMALDI de BEUIL. Ces deux familles eurent les mêmes aspirations, partagèrent les mêmes joies et les mêmes souffrances. Toute leur vie fut marquée par des trahisons, des révoltes. Elles se soumirent et, rentrées en grâce, elles complotèrent de nouveau et ce manège dura jusqu’en 1621. Leur chute amena la fin de la féodalité militante dans le Comté de Nice.

Louis Grimaldi a laissé le souvenir d’un homme juste. C’est avec une certaine gaieté de coeur que les habitants de LEVENS lui jurèrent honneur et fidélité. Avec lui, le pays acquit les premières libertés municipales , obtenues à prix d’argent dans le calme et la bonne entente.

La charte du 8 janvier 1475 accorda à la population le droit d’élire elle-même ses représentants, c’est-à-dire des conseillers et un syndic pour gérer et défendre les intérêts communs. Cette même convention abolit la taille, un impôt féodal variable, devenu impopulaire et pesant lourdement sur le pauvre peuple des paysans. Là ne s’arrêtèrent pas les concessions seigneuriales qui, nous le répétons, ne s’obtinrent pas sans bourse délier.

Trois ans après, le 5 juin 1479, la commune de LEVENS, nous pouvons bien lui donner ce nom de « commune », puisque le pays a ses représentants pour le défendre et de diriger, la commune donc acheta à Louis Grimaldi les droits de banalité qui existaient sur les bandites, les terres gastes et le four à pain. Heureuses concessions qui permirent au paysan soit de faire paître ses bestiaux, d’ensemencer son blé, ou de cuire son pain en toute liberté, sans être soumis à ces mesures banales dont l’iniquité a soulevé bien des révoltes populaires à cette époque.

À remarquer que le seigneur de LEVENS garda avec un soin jaloux les moulins à l’huile et à farine parce que ces usines, dans un pays riche en blé et en olives, constituait une source importante de revenus et ne furent pas résignés par le fastueux chevalier dont les dépenses ne furent pas toujours en rapport avec sa fortune.

Son fils, connu sous le nom de Jean GRIMALDI I, n’eut pas la même popularité que son père. Il suivit le sillage de la barque de son cousin, le baron Georges de BEUIL.

Il prêta une oreille attentive aux conseils de ce cousin qui, mécontent du duc de Savoie, complota le projet de favoriser le retour du Comté de Nice à la France, contrairement à son serment et la fidélité jurée à la Savoie. La conspiration fut découverte au moment où elle allait éclater. Quelques mois après, le 5 janvier 1508, Georges mourait dans son château de BEUIL, assassiné par son valet, tandis que Jean de LEVENS avait fui la Provence pour échapper à la justice de son pays.

Le duc de Savoie délégua une commission spéciale pour instruire le procès. L’enquête longue et laborieuse ne réunit pas moins de 232 chefs d’accusation contre le seigneur de Levens. Aussi ce dernier fut-il condamné au bannissement perpétuel et à la confiscation de ses fiefs et de ses biens, au profit de la couronne de Savoie.

Il vécut, dit l’Abbé TISSERAND, sept années dans l’exil, tantôt à Aix, tantôt à Paris, fatiguant inutilement de ses plaintes les ministres du roi Louis XII. Son beau-frère, Louis de FORBIN, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, supplia le pape en faveur de l’exilé. Léon X écrivit lui-même aux duc de Savoie qui gracia Jean Grimaldi moyennant une amende de « 4000 écus d’or au soleil » (lettre du 25 avril 1515). En vain, les levançois protestaient contre cette décision qui les mettait à nouveau sous la tutelle d’un seigneur qu’ils reconnaissaient indigne par ses mauvais traitements exercés sur eux. A la protestation des habitants, il fut répondu que la grâce de Jean de LEVENS était une décision d’État pour faire l’apaisement des parties dans le comté de Nice et que le souverain de Savoie « serait de force à rappeler le seigneur de LEVENS lassé de voir, si ce dernier ne les observait pas scrupuleusement ». Ces rassurantes paroles demeurèrent sourde rumeur et Jean rentra dans la seigneurie où il mourut en 1543. Son fils et successeur prit le nom de Jean II. Le 15 mai 1543, il reçut les lettres d’investiture des fiefs de LEVENS, RAIMPLAS, et TOURETTE-REVEST et prêta à ce sujet hommage au duc de Savoie. Il avait 31 ans. Quels furent les premiers actes du nouveau seigneur?

La trahison de son serment, de son suzerain et de sa patrie. A peine venait-il d’assurer le duc de Savoie de son dévouement qu’il saisit l’occasion du siège de Nice par l’armée Franco-Turque niant son serment. A la tête de partisans recrutés un peu partout, Jean parcourut les vallées de la Vésubie et de la Tinée, semant la terreur dans les pays dévoués à la Savoie, interceptant les lettres venant du Piémont, attaquant les petits détachements, rivalisant avec celles de son cousin Jean-Baptiste d’ASCROS qui faisait partie de l’armée assiégeante. Il saisit cette occasion pour assaillir avec ses soldats un gentilhomme de SAINT DALMAS de VALDEBLORE, Jean CIAIS son ennemi de longue date, resté fidèle à la Savoie. Grimaldi atteignit son peu dangereux adversaire à Marie, le fit ligoter et, sur la petite place de ce village, au milieu de la population effrayée, il le transperça de son épée. Ce crime commis avec le plus grand sang-froid, Jean poursuivit sa marche jusqu’à Saint-Dalmas où il est saccagea les terres et la demeure du malheureux CIAIS, malgré les larmes et les supplications de sa veuve et de ses enfants. Tel était Jean Grimaldi deuxième seigneur de LEVENS.

La commune profita du bannissement de son seigneur pour acquérir la possession des moulins à huile et à farine dont la banalité n’a cessé de peser sur les cultivateurs du pays. Cette acquisition fut faite le 22 octobre 1550 et, à son avènement, Emmanuel Philibert de SAVOIE s’empressa de la confirmer en même temps qu’il reçut le serment d’hommage de la municipalité et de la population. Mais peu de temps les habitants eurent la libre jouissance de ces usines pour lesquelles il avaient déboursé la somme d’environ 2000 écus d’or. En effet, Jean Grimaldi, instruit par les dures leçons de l’exil, étant loin de ses fiefs, songea que le mieux pour lui était de faire amende honorable et prouver à son suzerain qu’il pouvait être un noble chevalier et un valeureux soldat. Son enrôlement dans l’armée d’Emmanuel Philibert fut agréé. Il se conduisit si bien dans le corps de ses troupes un moment victorieuses de l’armée française à Saint-Quentin en 1557, que le duc de Savoie lui accorda sa grâce et lui restitua sa seigneurie de LEVENS.

Ce fut une déception bien amère pour les paysans du bourg lorsqu’ils virent revenir le seigneur plus insolent que jamais, s’installer au château. Il n’y avait donc pas de justice dans la Savoie, et l’acte du 22 octobre était-il donc une duperie? A qui s’adresserait-on pour le respect de ses droits, si le gouvernement d’Emmanuel -Philibert que l’on disait si paternel faisait preuve d’une telle faiblesse?

De ce jour, la discorde régna, plus âpre, et troubla la tranquille et laborieuse population des paysans profondément attachés au sol de leur pays. Un long et coûteux procès se déroula devant les tribunaux, et la discussion très envenimée aboutit à la transaction boîteuse du 3 mars 1586 qui devait rester lettre morte à la suite des événements de 1621, date de la déchéance de cette fameuse famille des GRIMALDI de BEUIL qui donna Nice à la Savoie en la détachant de la Provence à laquelle elle aurait dû toujours appartenir.

Jean Grimaldi avait épousé la jeune veuve de son cousin, le seigneur d’ASCROS, tué à la bataille de Cerisoles, en 1544, au côté du duc d’Enghien. Après la mort de cette épouse qui lui donna une nombreuse postérité féminine, Jean vécut tristement au château des dernières années de sa vie, au milieu d’une population qu’il ne parvint jamais à asservir et qui lui gardait rancune de ses mauvais traitements. Il mourut le 17 septembre 1603, laissant pour successeur son fils César qui prit le titre de baron de Levens.

Les registres de l’état-civil conservés à l’église paroissiale de Levens contiennent l’acte de décès de Jean Grimaldi écrit avec beaucoup de soin par le prieur Régis qui dirigeait la paroisse cette époque. Nous croyons utile de rapporter ce document :

« le 17 septembre 1603, le mercredi, au lever du soleil, est passé de ce monde dans une éternité meilleure, Jean Grimaldi, seigneur du pays, à l’âge de 91 ans, enseveli à l’église près du banc seigneurial. Que Dieu accorde M. de Levens le repos de son âme. »

La population de Levens, si compatissante et si réservée, au lieu d’accueillir avec indifférence la fin de son seigneur, sembla à s’en réjouir et la marqua par des danses, des déguisements et les chants carnavalesques. Pendant la nuit, un malveillant attacha le corps d’un corbeau mort sous le grand portique du château, allusion trop vive aux rapacités et à la mauvaise conduite du seigneur. Ces détails puisés dans une pièce de procédure montrent jusqu’à quel point Jean Grimaldi était impopulaire. Mais ces marques d’allégresse d’habitants jaloux de leur liberté, ne s’adressaient ni au malheur ni à la mort, mais au représentant acharné d’un régime vermoulu que le souffle puissant et civilisateur de la grande révolution française abolit à jamais deux siècles plus tard.(sic, au moins on est fixé sur les idées de l’auteur!)

Signé : Victor Maurandi

Le Chaudan, 9 décembre 1913

paru dans « l’Armanach Nissart » de 1914

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